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Plans de la Ville

Si vous voulez faire grincer des dents architectes ou ingénieurs, dites-leur que les plans et devis qu'ils ont préparés avec si grands soins et pour lesquels ils ont obtenu l'endossement de leur assureur en responsabilité professionnelle peuvent à tout moment, sans qu'on les consulte ou les en avise, subir des modifications. Cette situation bien particulière est pourtant un scénario plausible dans le domaine de la construction.

Les chances que quelqu'un puisse de façon si anodine modifier les spécifications d'un projet, tout comme les risques de catastrophe qui en découlent, sont considérables. Même les contracteurs les plus expérimentés peuvent commettre des erreurs et ne pas être en mesure de prévoir les conséquences dramatiques que de tels changements, en apparence mineurs, peuvent entraîner sur l'ensemble d'un projet.

Prenons le cas suivant, tiré des archives de notre service des sinistres, dans lequel des dommages majeurs ont été subis en lien direct avec des changements aux plans d'origine : une modification qui visait à sauver 20 000 $ tourna en un cauchemar qui coûta un million de dollars.

Un contracteur spécialisé avait été retenu par la Ville afin de fournir et installer les structures en acier pour la construction d'un aréna. Les poutres, faites d'acier, devaient être fabriquées en usine, nettoyées par procédé de sablage avant qu'une résine époxy n'y soit appliquée, puis livrées sur le chantier. Le montant total pour ce contrat se chiffrait à 1 100 000 $.

Le représentant de la Ville décida qu'il serait plus efficace et moins coûteux d'enduire les poutres avec un apprêt (primer) plutôt qu'avec une résine d'époxy alors qu'elles se trouvaient encore en usine et d'attendre à plus tard, aprè s l'installation, pour appliquer la résine d'époxy. Il exigea par conséquent un crédit pour la résine d'époxy. Le contracteur accepta à contrecoeur de se plier à cette demande.

Il s'avéra, malheureusement, que le projet prit du retard. Suite à l'érection des poutres, l'acier sur lequel on avait étendu qu'une couche d'apprêt fût exposé à la pluie, la neige et le gel pendant cinq mois. Au moment où le bâtiment fût enfin couvert, une quantité considérable de rouille avait fait son apparition sur la surface d'acier. Le mal, ou les dommages ayant été faits, les coûts afin de repeindre les poutres allaient s'avérer astronomiques. On entama une dispute pour savoir qui allait devoir payer la note.

La Ville soutenait que la rouille était le résultat d'une mauvaise préparation de l'acier précédent l'application de l'apprêt. Convaincue de sa thèse, elle retient les services d'un peintre local pour sabler les poutres et les peindre à nouveau. L'ouvrier inexpérimenté causa des dommages supplémentaires en négligeant de récupérer les poussiè res toxiques laissées dans l'environnement par l'opération de sablage. L'estimation initiale de 270 000 $ pour les travaux de restauration s'éleva rapidement à 722 000 $; les deux tiers de cette augmentation étant attribuable aux coûts imprévus pour le nettoyage environnemental. La Municipalité cita le contracteur en défaut de son obligation et présenta une réclamation en vertu de son cautionnement d'exécution.

Le contracteur, de son côté, se défendait en stipulant avoir procédé en conformité avec les modifications aux plans d'origine. De plus, le contracteur était d'avis que les dommages par la rouille étaient le résultat direct, non pas d'une préparation inadéquate, mais plutôt d'une réaction causée par l'application successive des différents enduits, soit la résine d'époxy et l'apprêt, et de la période additionnelle d'exposition causée par les retards de chantier et le temps qui s'est écoulé avant que le bâtiment ne soit entièrement fermé.

On s'entendit pour amener la cause en arbitrage. Après deux semaines d'expertises sur la préparation adéquate de l'acier, la corrosion et l'application des couches de peinture, le contracteur fut en mesure de démontrer que les apprêts sont de minces couches de peinture dont la surface poreuse est justement conçue pour favoriser l'adhérence des couches de peinture subséquentes. Cependant, sa porosité présente également le désavantage d'avoir laissé des sections exposées aux éléments. Bien qu'à une échelle microscopique, l'exposition ainsi causée, survenant dans un environnement humide, causera la condensation et permettra à l'eau d'entrer en contact direct avec les surfaces, y causant de la corrosion, et ce, avec ou sans une préparation adéquate des structures. Une décision fut rendue en faveur du contracteur et la Ville se vit contrainte d'acquitter la totalité d'une facture d'un million de dollars.

On ne peut mettre en doute les bonnes intentions du représentant de la Ville qui ordonna de procéder aux modifications des devis. Malheureusement, ce dernier a complètement perdu de vue qu'en voulant faire réaliser des économies de 20 000 $ à la Ville, il allait en fait lui infliger une dépense additionnelle d'un million de dollars, somme correspondant àla quasi-totalité du prix d'exécution original du contrat.

Morale de cette histoire : laissons à ceux qui s'y connaissent le soin de préparer et modifier les plans et devis et tenons-nous-en aux projets, tels qu'ils les ont élaborés.